La course à la liquidité

Cet article est la suite de notre article “Le capital à l’ère de l’internet de la valeur”. Le token de gouvernance est une première innovation qui sert surtout la seconde : le liquidity mining, soit un mécanisme puissant d’incitation à l’apport de liquidité sur les protocoles de la finance décentralisée

Dans la finance décentralisée, l’apport de capital  connaît une croissance formidable. Dans ce milieu Open Source, le capital étant libre de ses mouvements et visant toujours le meilleur rendement, les nouveaux projets ont accès à des fonds importants pour se développer avec un coût faible de déploiement.  

La finance décentralisée permet ainsi à quiconque de faire croître des réseaux financiers en fournissant les bonnes incitations au capital existant et disponible en grand quantité sur le réseau.

Si un projet startup traditionnel doit multiplier des opérations de levées de fonds pour financer sa croissance, un projet en finance décentralisée peut directement accéder à un capital mondial pour opérer. Il lui suffit d’être bon séducteur et le token de gouvernance peut être son atout principal.

Un capital mondial à portée de main 

Développer un protocole de services financiers au sein de la finance décentralisée ne pose pas de limites techniques extraordinaires. Leur caractère open source donne à quiconque la possibilité de créer un service de crédit, d’échange ou de financement sur la base de projets existants qu’il suffit de copier et d’améliorer. 

Dès lors, comme la valeur transite sur une infrastructure sécurisée (la blockchain Ethereum) et transparente, les effets de réseaux sont puissants et le capital s’y déplace à la vitesse des tweets de déploiement de nouveaux services. 

Pour amorcer son lancement, un protocole de services financiers a avant tout besoin de liquidité. Sans liquidité, l’échange de valeurs est contraint, limité en taille et ne permet pas d’opérer des opérations de crédit, de financement ou de trading à grande échelle.

Ainsi les projets DeFi développent des stratégies pour attirer cette liquidité et pour cela doivent séduire les fournisseurs de liquidité (liquidity providers, LP) pour qu’ils acceptent de fournir ce service.

Séduire les fournisseurs de liquidité

La meilleure incitation économique trouvée jusqu’alors consiste à à  récompenser ces LPs avec des tokens de gouvernance.

Rappelons le : les tokens de gouvernance sont des parts de protocoles soit des pseudos actions. En détenir donne un rôle proche de celui d’actionnaire d’un réseau financier avec un droit sur ses revenus futurs.

Au même titre qu’on valorise une entreprise sur l’actualisation de ses revenus futurs, les tokens de gouvernance ont une valeur fondée sur les attentes futures de revenus.

Il y a donc une incitation à les posséder

Dès lors, une opération de séduction possible des fournisseurs de liquidité consiste à les récompenser à hauteur de leur travail en tokens de gouvernance pour le service de liquidité fourni. 

Ce jeu d’incitations économiques s’appelle le liquidity mining et c’est un moyen formidable de bénéficier des puissants effets de réseau sur Ethereum pour attirer un maximum d’individus à fournir de la liquidité.

En plus d’attirer beaucoup de capital au lancement, de tels jeux d’incitations renforcent les liens entre le protocole et sa communauté. Seuls ceux qui fournissent le service critique sont récompensés en parts et les autres propriétaires du réseau qui ne fournissent pas de liquidité sont dilués dans leur part. 

Pour en comprendre l’ambition, il faut imaginer une plateforme qui donnerait des parts de sa société pour lui avoir rendu un service critique : par exemple,  des parts de Youtube pour ses créateurs de contenus, des parts de Spotify pour ses artistes ou encore des parts d’Amazon pour ses marchands.

Le liquidity mining est donc un formidable levier de croissance. La liquidité attirant la liquidité, des stratégies marketing agressives sont mises en place pour attirer le plus de LPs, et les protocoles de finance décentralisée entrent dans une concurrence féroce.

Une plateforme comme APY.finance s’est ainsi par exemple lancée dans une opération de liquidity mining pour attirer une première vague de fonds avant même d’opérer dessus.  La plateforme promet de déplacer les fonds de manière à trouver le meilleur rendement à l’image du hedge fund décentralisé yearn. C’est une stratégie de croissance nouvelle qui lui permettra d’être opérationnelle directement sans avoir eu à lever des fonds auprès de VC ou d’investisseurs. 

Des opérations de séductions qui ont fonctionné, la liquidité sur la plateforme d’échange d’Uniswap a explosé cet été

Des zones d’ombres 

Mais le liquidity mining connaît des limites certaines. Après les succès des tokens de gouvernance de projets matures comme YFI, Curve ou Synthetix, des centaines de projets ont lancé leurs opérations de liquidity mining, souvent des copies conformes sans valeur ajoutée des projets à succès. 

Ces projets promettent des retours annuels de 400%, puis 4000%, puis 1000000% pour toujours attirer plus de liquidité. Ce capital est purement spéculatif, ne sert la croissance des protocoles qu’à très court terme et le token derrière peut souvent n’avoir aucun intérêt car il ne sert à aucun produit. 

La plateforme kimchi.finance vendait des retours à plus de 700000% de retours annuels (APY)

Dans ces cas le liquidity mining n’est qu’une stratégie marketing. Comme le capital est disponible et flexible, ces protocoles peuvent en attirer beaucoup au démarrage. Mais sans un projet solide avec un réel avantage comparatif, l’euphorie s’estompe vite, le prix du token chute et l’apport de liquidité n’est plus soutenable.

De plus, la question de la concentration du pouvoir au sein du protocole se pose aussi. Si le liquidity mining est un moyen d’une répartition initiale du capital plus juste, en récompensant en parts d’un protocole ceux qui ont fourni le service critique à l’adoption du protocole, les plus grands porteurs sont toutefois avantagés et concentrent quand même pouvoir de vote et droit aux dividendes. Ce problème touche tous les protocoles. Ainsi le token gouvernance $UNI de la plateforme Uniswap par exemple est possédé à 90% par les 200 plus gros porteurs, dont ses concurrents directs, ce qui pose la question de la souveraineté même de la communauté sur son protocole.

Avec le liquidity mining, la finance décentralisée montre les jeux d’incitations disponibles pour attirer du capital rapidement grâce à de puissants effets de réseaux. Elle repousse alors les limites traditionnelles du financement en permettant à n’importe qui de lancer un service financier et d’attirer un capital mondial par des simples jeux d’incitations économiques. Par cette innovation, la finance décentralisée nous montre des modalités nouvelles d’allocation du capital et ainsi nous laisse entrevoir ces possibilités à l’ère de l’internet de la valeur.