Les marchés prédictifs : la gestion des risques pour tous

Le concept de marchés prédictifs sur blockchain n’est pas nouveau. Augur, la première plateforme de ce genre, les définissait dans son premier whitepaper de 2015 :

“Tout individu peut spéculer sur les résultats d’événements futurs; ceux qui prévoient correctement le résultat gagnent de l’argent, et ceux qui prévoient incorrectement en perdent”

Si le concept sert surtout à parier sur des évènements extérieurs comme la victoire de Donald Trump aux présidentielles américaines, le résultat de la prochaine ligue des champions ou encore le nombre de followers de son influenceur préféré, nous en explorons ici un cas d’usage particulier : la gestion des risques.  

Les marchés prédictifs sont des nouveaux marchés du risque

Donner au risque un marché, c’est donner la possibilité à ceux qui préfèrent s’en couvrir de le transférer à d’autres acteurs qui eux sont prêts à spéculer dessus. 

C’est ainsi le rôle historique des marchés à terme (future markets en anglais). Pour se couvrir d’un risque de taux par exemple, il est possible d’acheter une “option” qui garantit un prix futur, délégant ainsi la gestion de l’incertitude à des tiers.  Ces derniers cherchent ensuite à prédire mieux que le marché les fluctuations de prix pour espérer réaliser un bénéfice.

Mais sur des risques qui ne sont pas purement financiers, ceux de la vie courante par exemple, les logiques marchandes n’ont plus de cadre pour s’appliquer. Pour s’assurer d’un dégât des eaux par exemple, il faut passer par un assureur et le produit souscrit représente en quelque sorte un pari entre assureur et assuré, dont seul l’assureur fixe les règles. 

Les technologies blockchain rendent possible la création de tels marchés du risque. D’une part, ces marchés décentralisés, sans intermédiaire, permettent à chacun de créer un marché pour se couvrir d’un risque indésirable, comme dans le cas d’une assurance classique.

D’autre part, ils laissent à chacun la possibilité de spéculer sur des événements extérieurs, permettant à des tiers de s’assurer. 

Ce faisant, chacun peut endosser alternativement les rôles d’assureur et d’assuré.

Des solutions restées sous le radar 

En pratique, les plateformes de marchés prédictifs restent encore bien souvent au stade de l’expérimentation. La priorité à l’heure actuelle pour ces plateformes est surtout de répondre aux deux problèmes qui freinent encore l’adoption de tels protocoles :

  • Premièrement, s’assurer que les données sur le monde extérieur entrées sur la blockchain sont fiables et vérifiables 
  • Deuxièmement, s’assurer que les marchés soient liquides pour permettre aux spéculateurs d’avoir un intérêt à prendre les risques auxquels les assurés ne veulent pas s’exposer. 

Des données fiables et vérifiables

Pour qu’un marché prédictif fonctionne correctement, un premier défi est d’assurer la fiabilité des données entrées sur la plateforme. En effet, si les participants n’ont pas la certitude que la résolution de leurs paris est conforme à la réalité, la confiance dans le système s’écroule. 

Une première solution, celle d’Augur, consiste à utiliser un système de réputation. Lors de la création d’un marché, des rapporteurs sont désignés et un système d’incitations économiques complexe, les incite à rapporter toujours un résultat conforme à la réalité, sous peine d’être pénalisé économiquement.

Ce type de solution recherche le consensus on-chain, c’est-à-dire sans intégrer directement les données du monde extérieur. 

Omen, une autre plateforme de marchés prédictifs, prend le contrepied d’Augur. Un réseau indépendant d’Oracles fournit directement au protocole des données extérieures (off-chain) de manière sécurisée. 

Mais le consensus sur ces résultats fournis par les Oracles n’est pas toujours atteint, et si les participants entrent en litige, ils peuvent ensuite se référer à un tribunal virtuel dont les arbitres sont chargés de trancher la question. 

Pour cela, Omen utilise le protocole Kleros, un tribunal entièrement décentralisé dont les arbitres sont désignés pour leur compétence vérifiée en la matière.  Le protocole s’appuie lui aussi sur un système d’incitations économiques pour que les arbitres statuent correctement sur les affaires. 

Des marchés liquides

Le second frein à l’adoption des marchés prédictifs est leur manque de liquidité. Les spéculateurs ont besoin de marchés liquides pour entrer et sortir de positions quand ils le souhaitent. 

Ce problème a été résolu en partie par ce que l’on appelle les Automated Market Maker (AMM). Les AMM sont des pools de liquidité qui remplacent les carnets d’ordre traditionnels. L’innovation réside dans le fait qu’ils incitent les individus à fournir de la liquidité aux marchés, car ils sont rémunérés sur le volume d’échange au sein du pool.

Des outils de prévision et des nouveaux marchés pour les assureurs

Il est possible d’interpréter un prix comme une probabilité, c’est-à-dire d’utiliser la sagesse des foules pour prédire des évènements futurs. Les marchés prédictifs complètent alors de manière pertinente le processus actuarial traditionnel d’analyse des risques et les assureurs pourraient ainsi gagner à explorer les marchés prédictifs pour affiner leurs gammes de produits et rester compétitifs sur le marché. 

Les marchés prédictifs sont aussi l’opportunité de la création de nouveaux produits d’assurance. Développer des marchés prédictifs représenterait ainsi pour l’assureur un moyen de pénétrer de nouveaux marchés. 

Des ponts vers plus d’inclusion financière 

Les marchés prédictifs permettent notamment l’accès à des produits d’assurance pour des populations non bancarisées par exemple. 

Ben Davidow évoquait déjà cette piste pour Augur : 

“Augur peut être utilisé pour couvrir son risque ou s’assurer contre des résultats indésirables, et ainsi préparer l’avenir. Imaginez un agriculteur chilien dont les revenus dépendent du niveau de précipitations. Il pourrait protéger sa famille de la sécheresse en créant un marché qui prédit les précipitations et en misant sur une absence ou faible quantité de celles-ci. S’il pleut, ce sera bon pour ses récoltes. Si ce n’est pas le cas, il tirera profit de sa mise sur Augur où il se sera couvert contre ce risque de sécheresse. Créer un tel marché coûterait normalement des millions de dollars. Avec Augur, ce serait faisable avec quelques dollars”

Qu’ils servent d’outil pour l’assureur ou même de système d’assurance alternatif, les cas d’usage potentiels dans la gestion des risques sont nombreux et n’attendent qu’à être explorés.