Préambule introductif à la DeFi : L’Internet de la Valeur

Pour comprendre l’origine et l’utilité de la DeFi, il est important d’assimiler au préalable certaines notions cruciales. 

Internet et l’impossible gestion de la rareté

En moins d’une génération, l’industrie des média et des communications a connu une série d’innovations qui a totalement révolutionné la relation entre consommateurs et producteurs de contenu.

A l’origine de cette révolution, il y a Internet. 

Internet est l’élément déclencheur d’une démocratisation à l’échelle mondiale de l’accès et la diffusion de l’information. Chacun a désormais la capacité de produire de l’information, de la diffuser et de la consommer sans demander la permission à un tiers de confiance centralisateur. 

Pour accomplir ce tour de force, Internet a agi tel une imprimerie 2.0 : en permettant la réduction drastique du coût de la copie d’une information, ouvre la voie à une démocratisation des contenus de tous types. 

Une à une, les industries ont vu la vague Internet, la vague du numérique, s’abattre sur elles, les forçant à s’adapter ou à péricliter. Ce fut le cas pour l’industrie musicale, l’industrie des télécommunications, ou encore, évidemment, celle des médias. 

Mais il en est une qui est pour l’instant restée relativement à l’abri  d’une remise en cause profonde, et ce à cause de la nature même de ce qu’elle gère : l’industrie financière.

En effet, dans l’industrie financière, on ne gère pas simplement de l’information, mais aussi de la valeur, des actifs dont on doit pouvoir prouver la rareté, sinon l’unicité. Imaginez si l’on pouvait dupliquer de l’argent comme bon nous semble, ou bien des actions d’une société ou des titres de dettes. Très rapidement, ces titres, ces actions, ces monnaies ne vaudraient plus rien.

Or, puisque la valeur ajoutée d’Internet repose sur le coût réduit de la copie d’information, mais sans garantie de sa rareté, l’industrie financière s’est vue relativement épargnée dans son coeur. 

Certes, certains métiers particuliers se sont “numérisés”, et certaines FinTechs ont émergé : on peut faire des virements sur Internet, on peut payer avec son téléphone etc. 

Mais dans son système, l’industrie n’a été que peu affectée : ce sont toujours les mêmes banques, les mêmes opérateurs boursiers, les mêmes intermédiaires et prestataires de services de paiement. 

L’apparition de Bitcoin : représenter de la rareté numérique

C’est dans l’écume de la crise financière de 2008 qu’apparaît un nouvel actif d’une classe indéterminée : Bitcoin. 

Présenté pour la première fois par Satoshi Nakamoto (un pseudonyme) en Octobre 2008 sur un forum en ligne, Bitcoin a pour objectif d’être un Peer-to-peer electronic cash system”, c’est à dire un système pair-à-pair de cash numérique. 

Autrement dit, dans un contexte de défiance généralisé envers les institutions financières, Satoshi Nakamoto cherche à pouvoir effectuer des transactions en ligne sans passer par un intermédiaire de confiance, une banque. 

Pour ce faire, Satoshi Nakamoto présente dans son papier introductif un procédé technique permettant pour la première fois dans l’histoire de représenter un bout d’information sur Internet, et de s’assurer qu’il ne peut être transféré qu’une seule fois. 

Ce faisant, Satoshi Nakamoto vient de permettre le concept de rareté numérique : sans l’approbation d’un tiers de confiance, il a réussi à rendre une information numérique rare, dépensable. 

Bitcoin est ainsi la première des cryptomonnaies, ces actifs numériques d’un genre nouveau qui peuvent s’échanger sans demander aucune permission à qui que ce soit. Le parallèle avec Internet est évident : ce qu’Internet a fait à la gestion de l’information, Bitcoin promet de le faire pour la gestion de la valeur. 

Ouvrir le champ des possibles : la tokenisation

Au fil des années, Bitcoin se dote d’une base d’utilisateurs de plus en plus solide, convaincus par son potentiel. 

Avec les nouveaux utilisateurs viennent également de nouvelles idées et initiatives : certains souhaitent reproduire le procédé technique permettant Bitcoin mais pour créer de nouveaux actifs. C’est ainsi que naissent les premières “blockchains”. 

A l’origine, le terme de “blockchain” n’est pas utilisé par Satoshi Nakamoto pour décrire sa création, Bitcoin. C’est donc simplement plus tard, lors de la création de cryptomonnaies “clones” (Litecoin par exemple), que l’idée de donner un nom au procédé technique aboutit au concept de blockchain. Aujourd’hui, c’est un mot qui désigne généralement le registre des transactions d’une cryptomonnaie (Par exemple : la blockchain Bitcoin constitue le registre de l’ensemble des transactions effectuées en bitcoins depuis sa création). 

Certains à l’inverse commencent à réfléchir à une façon de représenter des actifs sur Bitcoin, plutôt que de créer une nouvelle blockchain pour chaque nouvel actif : c’est ainsi que naît le concept des “Colored Coins”. Bien que le concept soit très attrayant, il est plus complexe techniquement et ne bénéficiera pas d’une traction forte.  

En 2015, une équipe de développeurs lance une nouvelle blockchain appelée Ethereum (et sa cryptomonnaie “Ether”) permettant une plus forte modularité pour la création de nouveaux actifs. Grâce à l’émergence de standards, et à l’adoption de langages de développements plus répandus et accessibles, Ethereum se constitue très rapidement une communauté mondiale importante. 

Dès 2016, le nombre d’actifs circulant sur la blockchain Ethereum explose. On appellera ces actifs des “tokens” ou “jetons” en français. Il en existe de toutes sortes : des objets collectionnables comme les cartes de l’entreprise française SoRare, des actions d’entreprise, des titres immobiliers etc. 

La facilité de création de ces jetons va lancer un mouvement de “tokenisation”, c’est à dire la représentation numérique d’un actif, physique ou numérique, sous forme de “token”. Les bénéfices sont nombreux : l’actif devient alors liquide, mondial, transférable sans tiers de confiance, et avec des coûts de transaction extrêmement bas. 

La tokenisation constitue une deuxième étape extrêmement importante, après la création de Bitcoin, dans l’émergence à venir de la DeFi : après avoir permis la représentation de la rareté numérique, voilà que l’on peut transformer tout actif de valeur en un token pour bénéficier des mêmes caractéristiques. 

Programmer la valeur : les smart contracts 

Cependant, jusqu’à présent, les possibilités ouvertes par Bitcoin restent restreintes. Certes, on peut à présent représenter n’importe quel actif dans le monde numérique, et ce sans tiers de confiance. Mais ce qu’on peut faire de cet actif se limite bien souvent à de la transaction simple, des virements unidirectionnels. 

Avec la sortie d’Ethereum, une autre notion va se démocratiser : celle de “Smart Contract”. Bien que le terme puisse paraître complexe, la réalité qu’il recouvre est en fait très simple : il s’agit simplement de pouvoir programmer des conditions pour effectuer un transfert de valeur. 

De la même façon que l’on utilise du code informatique dans le monde numérique pour programmer des conditions d’exécution (des ordres, des suites logiques de type “si… alors…”), les smart contracts sont des conditions d’exécution de transfert de valeur : Si je reçois un jeton A, alors j’envoie un jeton B.

L’énorme différence avec le monde de la finance traditionnelle, c’est encore une fois que l’exécution du transfert de valeur conditionnel ne dépend pas d’un tiers de confiance. Ainsi, il devient possible, par exemple, d’échanger un jeton représentant une monnaie traditionnelle (Euro, US Dollar etc.) contre un jeton représentant une action d’une entreprise, et ce sans s’exposer à un risque de contrepartie, ni payer de frais à un intermédiaire. 

L’émergence de la DeFi : la suite logique

En résumé, l’Internet de la Valeur est une notion qui s’est construite ces dix dernières années au travers de trois innovations majeures : 

  • D’abord Bitcoin, à la genèse, crée le concept de rareté numérique, et vient ainsi pallier un des problèmes majeurs d’Internet : donner une valeur à un bout de donnée numérique. 
  • Ensuite, la tokenisation vient étendre le concept de rareté numérique à tout type d’actif. C’est la pénétration de l’Internet de la Valeur dans le quotidien : Bitcoin n’est plus regardé simplement comme l’objet de spéculation de technophiles visionnaires, mais bien comme une technologie ayant le potentiel d’affecter fortement le monde réel. 
  • Enfin, grâce aux smart contracts, il devient possible de programmer, de conditionnaliser les transferts de tokens, ouvrant ainsi la porte à la constitution de services financiers beaucoup plus utiles et complexes, le tout sans tiers de confiance, partout dans le monde. 

C’est avec ces briques fondamentales à disposition que depuis quelques années, des entrepreneurs, des ingénieurs, des organisations, commencent à mettre en orchestre non seulement des nouveaux services financiers, mais tout simplement une nouvelle infrastructure financière mondiale, émancipée des systèmes d’information traditionnels, chasse gardée d’intermédiaires historiques et auparavant incontournables : c’est l’émergence de la Finance Décentralisée, la DeFi