Quel avenir pour la DeFi ?

Quels que soient ses atouts et ses promesses, il ne s’agit pas de dire ici que la DeFi est intrinsèquement meilleure que le système traditionnel. Elle est aujourd’hui à bien des égards moins performante, moins mature, plus difficile à utiliser. 

Son premier apport est surtout de proposer une alternative, en particulier pour ceux qui ont un accès difficile aux services financiers classiques, mais aussi pour les autres qui disposent ainsi d’un choix: la DeFi constitue alors un élargissement des options possibles. 

A plus long terme, certains évoquent l’hypothèse que ce système s’impose de façon dominante. Sean Lippel, investisseur chez FinTech Collective, considère ainsi que « la finance décentralisée marque le début du basculement de la finance de l’ère industrielle vers le nouveau monde de la finance en réseaux». 

Néanmoins, non seulement la DeFi n’en est en pratique encore qu’au début de son émergence, mais, surtout, il est loin d’être certain que ce modèle constituera le système financier de demain — du moins sous sa forme radicale actuelle. 

La finance de demain pourrait plus probablement être composée d’un modèle hybride qui viendrait s’appuyer :

  • D’une part sur des logiques traditionnelles : celles-ci pourraient tendre vers la tokenisation (digitalisation d’actifs existants), tout en gardant une certaine dose de centralisation ; 
  • D’autre part sur des logiques plus radicales : la DeFi (dans sa forme décentralisée et ouverte), qui constitue une vague d’innovations de rupture et qui correspondra plus à de nouveaux contextes initiés par de nouveaux acteurs, plutôt qu’à des contextes déjà existants dominés par de grands acteurs traditionnels. 

« Les actifs traditionnels qui migreront vers les blockchains auront des restrictions liées au fait qu’ils touchent le monde réel. Plus les interactions entre le monde réel et les blockchains sont fortes, plus ces initiatives seront compliquées. Par exemple, si le détenteur d’une action tokenisée perd sa clef privée, il aura certainement le droit de récupérer son action tout de même. Plus on ajoutera de couches de gouvernance, plus on convergera vers une base de données 2.0 de Wall Street avec un backoffice plus fluide et moins d’interaction (voire quasiment plus aucune) avec les blockchains publiques . »

Joey Krug

Notons également qu’il est intéressant (et important!) de suivre de près les mouvements des grands acteurs du numérique, à commencer par Facebook qui avance ses pions dans la sphère crypto : dans un contexte où les services financiers constituent une nouvelle frontière pour Facebook, où placeront-ils le curseur entre souhait – voire besoin – d’innover, volonté de garder un certain contrôle, et nécessité de se conformer à la réglementation ?

En attendant, il ne serait pas surprenant que la première vague importante d’utilisateurs vienne du système financier traditionnel, et soit le fait d’une base de professionnels plus que de particuliers. Jamais l’intérêt des investisseurs institutionnels pour les cryptomonnaies n’a été aussi fort et il est à parier que cet intérêt reste aujourd’hui encore extrêmement modeste par rapport à ce qu’il pourra être demain (en particulier si les gestionnaires d’actifs et/ou des banques centrales décident d’allouer une fraction minimale de leurs fonds en crypto, dans une logique de diversification). Cette première vague apportera notamment une liquidité encore aujourd’hui insuffisante dans cet univers. 

Au-delà des protocoles fondamentaux, une partie importante de la valeur créée dans la DeFi  pourrait être récupérée par des applications faciles d’utilisation, conçues comme des interfaces entre les protocoles sous-jacents et les utilisateurs finaux. Le projet Veil (développé par-dessus Augur) en est un exemple emblématique. Au fur et à mesure que les fondamentaux technologiques se renforceront, gagneront en maturité, de nombreuses applications de ce type devraient voir le jour. 

Notons par ailleurs que si la DeFi se caractérise par de nouveaux types d’organisations, des entreprises tout-à-fait « classiques » se développeront également autour de la DeFi. Une partie d’entre elles cherchera notamment à établir des ponts entre des business traditionnels et le monde crypto. La « crypto-banque pour entreprises » Multis, qui entend aider les entreprises à gérer leurs cryptoactifs, est ainsi l’une des startups françaises à suivre dans l’écosystème. 

Enfin, comme vu précédemment, les entreprises financières actuelles pourraient être conduites, à moyen ou long terme, à s’intégrer à ce nouveau système financier. Richard Burton, du service Balance, explique ainsi que la DeFi pourrait non pas fragiliser frontalement le système financier classique, mais simplement le rendre obsolète sur certains aspects.

« Les systèmes fonctionnant en open source n’ont pas détruit Microsoft. Linux a simplement tracé une nouvelle route jusqu’à ce qu’il trouve son avenir. Quand, ensuite, Microsoft a voulu jouer un rôle dans cet avenir, il a dû laisser Satya Nadella les diriger. Les systèmes financiers open source ne détruiront pas Wells Fargo. Ethereum va simplement explorer de nouvelles voies jusqu’à trouver des applications utiles comme Maker. Quand, ensuite, Wells Fargo voudra jouer un rôle dans ce nouveau monde, il devra remplacer son PDG par quelqu’un qui les y conduira. ».

Richard Burton

In fine, c’est un immense nouveau terrain qui s’ouvre pour les entrepreneurs, qui s’inscrit plus globalement dans cette nouvelle économie numérique qu’est la cryptoéconomie.