Le capital à l’ère de l’internet de la valeur

Cet article reprend les concepts introduits dans notre premier article “Qu’est-ce que la DeFi ?” et nous vous conseillons d’y jeter un oeil si vous manquez d’éléments de contexte.

Cet été, plusieurs protocoles DeFi ont connu un rythme effréné d’innovation. En deux mois, la plateforme yearn.finance a notamment lancé plus d’une dizaine de nouveaux produits qui innovent sur chaque segment de la DeFi. En deux mois, le protocole atteignait une capitalisation de marché de plus d’un milliard de dollars. La DeFi sait créer des licornes après seulement six mois d’existence et une valorisation comparable aux sociétés traditionnelles au regard du revenu généré. 

Aujourd’hui, la DeFi représente plus de 10 Milliards de dollars de valeur bloquée sur ses protocoles.  

Ce foisonnement innovant repose sur plusieurs innovations successives qui ont apporté des nouvelles incitations économiques à participer aux protocoles DeFi. 

La première est le token de gouvernance, un titre de propriété natif sur la blockchain pour donner des droits de vote et un accès aux dividendes, il définit une nouvelle forme d’equity, terme anglais désignant le capital d’une entreprise. 

Ainsi l’émergence du token de gouvernance nous laisse entrevoir des formes futures que le capital pourrait prendre à l’ère de l’internet de la valeur.

Des nouvelles formes d’Equity

Le capital est bien sûr une notion économique, mais surtout juridique. Posséder des parts dans une entreprise, c’est détenir des droits sur sa gestion et ses revenus. C’est la loi qui encadre ensuite ces droits, dont le respect est garanti par des des institutions comme l’AMF en France ou la SEC aux USA. 

La Blockchain est l’infrastructure qui apporte la possibilité de se passer d’intermédiaires pour faire respecter ces droits. En effet ces droits peuvent être codés sur une infrastructure via des smart contracts où tout est vérifiable, transparent, ouvert à tous et sans intermédiaire

Dans ce système en devenir, le Token de gouvernance est une brique essentielle.Il joue le rôle de l’equity traditionnelle et assure à son détenteur de pouvoir intervenir dans la gestion du protocole par le vote. Mais surtout, comme les protocoles DeFi génèrent des revenus, le token de gouvernance est un droit sur ces ces derniers.

Intervenir dans la gestion du protocole

Le token confère un droit de vote sur des décisions structurantes concernant le protocole. Ainsi n’importe quel détenteur du token peut voter à mesure du pourcentage des droits de vote qu’il détient. C’est ainsi une première forme de propriété, entièrement décentralisée, qui devient possible.

Pour illustrer, prenons  l’exemple de Compound, un protocole de prêt et d’emprunt qui fonctionne à la manière de AAVE mais aussi l’un des premiers protocole DeFi à avoir institué un token de gouvernance avec succès. 

Ce token permet de proposer des directions nouvelles au protocole : quels assets accepter, quels ratios de collateral associés, etc.). Pour ensuite laisser la communauté voter dessus. Le vote peut être individuel, mais il est aussi possible de le déléguer à un tiers.

Les propositions sont rédigées selon des codes qui ressemblent à la manière dont on rédige un texte de loi à l’assemblée (les motivations, les changements souhaités, les implications pour le protocole, etc). Ensuite, si la proposition est votée, les modifications sont intégrées au plus vite sur le protocole. 

Le droit de vote donne aux détenteurs une partie de la propriété d’un protocole, mais le token de gouvernance ne devient une forme vraisemblable d’equity qu’à partir de l’instant où il donne un droit sur les performances du protocole.

Avoir accès aux dividendes du protocole

Il existe différents types de protocoles DeFi, protocoles de prêts, plateformes d’échange, de dérivés, des marchés prédictifs, etc. Comme ils allouent du capital, ils peuvent être conçus de manière à générer des revenus, et ce par  des frais ou un autre  business model qui émanerait par exemple d’un vote.  

Source : https://www.tokenterminal.com/

Ainsi les protocoles qui génèrent le plus de revenus sont des plate-formes d’échange décentralisés, de prêt, ou encore des marchés de dérivés. 

Le token de gouvernance peut être élaboré de manière à donner un droit pour ses détenteurs sur ce profit.

Par exemple, posséder des YFI donne un droit de revenus indexé sur la performance de ce hedge fund automatisé. Ainsi, les profits des stratégies des Vaults sont redistribués de manière régulière aux détenteurs de YFI. Avec plus d’un milliard de dollars d’actifs sous gestion, et des revenus annualisés qui dépassent les $15M. Posséder des YFI ressemble effectivement à posséder le capital d’une société.

Dès lors, les évaluations financières traditionnelles de protocoles deviennent envisageables. Un token n’est plus un simple jeton d’utilité difficile à valoriser mais au contraire il détient une valeur intrinsèque fondée sur l’utilisation des protocoles et les revenus générés par ceux-ci. Dès lors, on assiste à des débuts de modèles de valorisation via des Price to Earnings ratios, on observe la valeur bloquée sur les protocoles que l’on compare à la capitalisation de marché… En bref, une vraie analyse des fondamentaux devient possible, et les modèles vont se complexifier peu à peu. 

Ainsi, on voit que la finance décentralisée apporte une innovation technique sur un plan qui était auparavant purement juridique. Le token de gouvernance est une première expression de l’ingénierie complexe débloquée par les smart contracts et Il devient possible d’ancrer des droits de propriété uniquement grâce à du code informatique.

Si la DeFi n’est encore qu’au stade de l’expérimentation, elle innove et nous laisse cependant entrevoir des formes futures que le capital pourrait prendre sur des réseaux entièrement décentralisés, à l’ère de l’internet de la valeur.